C'est par une chaude journée d'été que nous pénétrons dans le studio de Joseph Bau. Personnage connu de tous sauf de nous jusqu'à cette minute, ce n'est que la recherche d'une découverte exceptionnelle qui nous a conduit à ce rendez vous au 9 de la rue Berdychiwski. Ce n'est pas une petite surprise qui nous attend mais plutôt un voyage envoûtant raconté par Adassa une des deux filles de Joseph Bau, un personnage qui a marqué son temps grâce à l'amour qu'il a porté aux autres et à son pays, grâce à son humour et à sa joie de vivre. Le musée de Joseph Bau est le studio authentique de la créativité de cet artiste qui révèle sous les yeux des visiteurs l'histoire de sa prodigieuse vie, la manière dont il la voyait à travers toutes ses activités artistiques, la Shoa, la narration et ses recherches sur la langue hébraïque, le tout avec son humour, sa joie de vivre et sa vision du monde par le rire. Qui était Joseph Bau : Un narrateur?Un Graphiste ? Un Peintre? Un Dessinateur? Un Caricaturiste? Un Poète? Un Cinéaste ? Un Créateur de dessins animés? Un Faussaire? Un homme des services secrets israéliens? Eh oui ! Joseph Bau a pratiqué tous ces métiers! Avec sa femme ils s'étonnaient tous les jours du miracle de la vie et de la joie d'être en vie, même dans les ghettos il garda toujours son optimisme et son humour. Le rire faisait parti intégrante de sa personne, c'était sa deuxième nature, il riait du fond du cœur, faisait rire les autres et ce rire l'a accompagné toute sa vie. Joseph est né en 1920 dans la ville de Krakow en Pologne. En 1938 il commença ses études à l'université d'arts plastiques de sa ville jusqu'au début de la deuxième guerre mondiale. C'est dans cette université qu'il apprit la calligraphie des lettres gothiques germaniques, ce qui le sauva plus tard. Pendant la guerre il fut arrêté et envoyé dans des ghettos et dans des camps de travail. Il commença dans celui de Krakow puis il fut transféré dans le camp de concentration de Plachov. De là il passa au camp de Gross Rozen pour finir dans le camp d'Oscar Schindler à Brinnlitz en Tchécoslovaquie. Dans le ghetto et dans les camps de travail ses qualités de calligraphe furent notées dans son dossier et il reçut l'ordre des allemands de travailler comme graphiste et dessinateur. Le problème c'est qu'à l'époque il n'écrivait que le polonais et les textes qu'il calligraphia furent en lettres allemandes mais en phonétique polonaise, n'est ce pas un des miracles de sa vie? Son aptitude et son art sauvèrent la vie de plusieurs prisonniers juifs dans les camps car il réussit à fabriquer des faux papiers qui permirent à un bon nombre de Juifs de s'enfuirent. Ce fut un autre miracle s'il ne se fit pas attrapé. Jamais il ne se vanta des bienfaits de son entreprise. A cette époque certains journalistes qui apprirent l'histoire des faux papiers l'interrogèrent sur le sujet et lui demandèrent pourquoi il ne s'était pas fait de faux papiers pour lui-même, il leur répondit " Si j'étais sorti qui leur aurait fabriqué ces papiers?" et l'un d'eux insista en lui disant " ce n'est pas dommage? Si tu étais sorti tu n'aurais pas souffert cinq longues années! Et sa réponse fut simple "Si j'étais sorti comment aurais-je connu ma femme?" Toujours dans les camps il confectionna de ses propres mains un jeu de cartes pour distraire les prisonniers. Ce jeu de cartes il l'a donné plus tard au musée de Yad Vashem. Pourquoi un jeu de cartes ? Car il était persuadé qu'en jouant les prisonniers se détourneraient de leur misère un moment et reprendraient goût à la vie. Il réussit ainsi à en sauver quelques uns en les obligeant à venir jouer avec lui. Il a toujours une approche très facile des personnes, ils savaient leur parler et les aider lorsqu'il les sentait en danger. Sur la demande express des Allemands, Bau conçu le schéma exact du camp Plachov où il se trouvait, il y mit tous les détails et toute la minutie qui lui été connue pour exécuter ce travail pointilleux. Après la guerre ce camp a été complètement détruit, tout a été rasé et aujourd'hui il n'y a aucune trace de ce camp nulle part sinon dans le livre de Bau qu'il a édité après sa libération sous le nom "dans les années 38" Il fit connaissance de sa femme dans le camp de concentration de Plachov en 1944. Leur code de rencontre était un sifflement très court. Ils se marièrent en cachette dans le camp des femmes. Pour avoir deux alliances Bau s'abstint de manger du pain pendant une semaine afin d'obtenir en échange deux petites cuillères à café. Il recommença une deuxième fois pour faire fondre ses petites cuillères et en faire deux anneaux. Puis un soir il se déguisa en femme et rentra clandestinement dans le camp des femmes en escaladant un fil de fer barbelé de trois mètres de hauteur. Ce fut un exploit incroyable, un des miracles comme il le dit qui se reproduisit à plusieurs reprises pendant ses séjours d'internements.Là au milieu de toutes ses femmes ils se marièrent symboliquement et il rentra discrètement dans son camp. 2377.jpg) Dans le film de Steven Spilberk, "la liste de Schindler" on assiste au mariage de Rebecca et de Joseph, des artistes jouent le rôle de la famille Bau mais eux deux apparaissent dans le fond en tant que figurants. Toujours dans son camp de concentration il écrivit des poèmes sur un petit carnet de gros papier marron qu'il appela : "le monde et moi" Face à chaque poème écrit dans sa langue natale le polonais, il fit un dessin se rapportant à la Shoa. Curieusement la majorité de ces poèmes sont pleins d'espoir et d'humour. Comme Addassa nous le répètera tout au long de ses explications, Joseph était un homme qui riait sans arrêt, qui voyait la vie qu'à travers le rire et l'humour. En 1946, il se maria officiellement avec Rebecca et lui voua un grand amour tout au long de sa vie. Ils élevèrent leurs deux filles dans la joie, l'amour et le rire, jamais de problèmes, jamais de tristesse. Contrairement à la majorité des personnes sorties des camps de concentration ils racontèrent à leurs filles leur expérience à l'intérieur des ghettos. Bau mettait toujours sa femme en valeur, comme toutes les autres femmes d'ailleurs et lorsqu'il la vit laver le sol, il lui ordonna d'arrêter ce travail sous peine de séparation définitive car pour lui, les mains d'une femme étaient belles et ne devaient pas servir aux travaux ménagers. Depuis, il mit un tablier et jusqu'à la fin de ses jours s'occupa des travaux ménagers. Rebecca était esthéticienne, manucure, pédicure des métiers qui mettaient les femmes en valeur. Elle tomba malade et décéda en 1997. Il l'assista jusqu'à son dernier souffle. Rebecca tout comme Joseph a sauvé de la Shoa un bon nombre de personnes, elle a passé sa vie à aider son prochain avec toute la discrétion dû à son grand cœur. Tout le long de leur vie cette qualité ne les a jamais quittés. Lorsqu'il fut libéré des camps Joseph Bau retourna dans sa ville natale, à Krakow, pour continuer ses études à l'université. C'est dans ces locaux qu'il exposa, dès qu'il fut prêt, une série de peintures sur les camps. Ce fut le maire de Krakow qui inaugura cette exposition, événement qui à l'époque était de grande importance. Il travailla aussi comme façonneur, graphiste, caricaturiste dans trois journaux différents de la ville. C'est à cette époque que son livre de poèmes et d'illustrations fut édité sous le nom de " l'ombre fugitive du passant" En 1950, après la fin de ses études, Joseph, Rebecca et Adassa leur petite fille de trois ans montèrent en Israël. Joseph fut engagé dans une brigade secrète du service de renseignements qui s'occupait d'activités techniques secrètes. Grâce à ses capacités et son habileté en graphisme et dans les ébauches, Bau fut incorporé dans leurs services. Plus tard, il fut transféré avec plusieurs de ses collègues dans un autre département ressemblant qui forma et s'activa dans un des groupes de l'assemblée des services de renseignements qui font partie aujourd'hui du bureau du premier ministre (Le Mossad). Joseph Bau jusqu'à l'âge de la retraite resta le plus longtemps possible discret sur sa vie professionnelle. Toujours dans les années 50, Joseph Bau ouvrit un studio de graphisme et de dessins animés à Tel Aviv. Il acheta, fabriqua, aménagea de ses propres mains tout un matériel d'animation ainsi qu'une salle de projection et un petit écran. Dans son studio il créa des publicités, des dessins animés, des pancartes où il inscrit des titres de films qui sortaient à l'époque dans le pays. Ainsi il participa et pas pour le moindre à la mise en pieds de l'industrie du cinéma israélien qui commençait à peine à voir le jour. Exemple des titres des films :"Huit sur les pas d'un seul" "Casablan" "Salah Sabati" "La tête du pilier" "ils étaient dix" dont une partie devinrent les classiques du cinéma israélien sans compter de nombreux autres titres de films qu'il créa dans son humble studio. Plusieurs de ses communiqués radiotélévisés de publicités qui sortirent passèrent aussi bien à la télévision qu'au cinéma. Sa grande passion de l'animation en fit le premier plus grand animateur israélien ainsi que ses travaux de graphisme. Parmi ses travaux nombreux travaux sur le graphisme sur lesquels il était très assidu on trouve celui des rouleaux de parchemin fait en l'honneur d'un docteur de l'université de Tel Aviv. Son studio cinéma Sa table de dessin Joseph Bau écrivit, illustra, disposa et édita huit livre en hébreu et en polonais et l'un d'entre eux fut même traduit en chinois. Les autres sont encore à ce jour traduit en anglais, en espagnol et dans un proche avenir en français. Son amour de la langue hébraïque était très grand, il aimait aussi bien les lettres que la globalité de la langue et rentrait dans les moindres détails des mots. Il créa, modela et façonna une quantité de lettres hébraïques grâce à ses mains habiles et à son don de manier les lettres. Bau était tout simplement un passionné de la langue hébraïque. Malgré ses nombreuses occupations Joseph Bau n'a jamais abandonné son amour pour la peinture. Il peignait entre ses voyages quand il n'allait pas présenter ses travaux dans les différents pays qui l'accueillaient. Joseph Bau est décédé en 2002 Ses travaux sont connus dans le monde entier. Plusieurs de ses créations se trouvent dans différents pays. Nombreux de ses livres et de ses articles ont été retenus dans les archives de la Shoa. Joseph Bau est l'histoire d'un homme et d'un artiste qui n'a jamais perdu l'amour de ses prochains, sa joie de vivre et son humour. Adassa et sa sœur essaient de conserver la mémoire de leur père en gardant ce studio où il a travaillé 40 ans. Dans la première pièce du studio, se trouve une télévision pour passer des films de l'artiste, des portraits du couple, ses propres portraits, plusieurs de ses publicités et ses livres. Dans la seconde pièce, les objets authentiques dont s'est servi l'artiste, sa table de travail de peinture, sa petite salle de projection avec son écran et ses projecteurs, tout son matériel pour l'écriture, quelques plaques de titres de films et un lavabo… Adassa chante et mime plusieurs chansons, à l'aide d'un disque et selon la demande du visiteur. La première chanson qu'on entendra est celle du rire que son père aimait tant, la deuxième est une chanson sur le bénévolat. Joseh Bau ayant travaillé pour le Mossad plusieurs années ne pouvait signer ses œuvres. Il les marqua d'une seule lettre dans le sens de la hauteur ; Un grand S souligné et avec un point dans la partie supérieure mais si on retourne la feuille pour la mettre dans le sens de la largeur on distingue clairement le ב B de Bau, le א alef et le ו vav qui forme le O. Signature de Bau Sa fille Adassa Il louait ce studio pour la modique somme de 100Sh par mois. Lors de la maladie de sa femme, il abandonna le studio pour rester près d'elle. Lorsqu'il revint pour ouvrir le studio, les propriétaires avaient changé et les nouveaux propriétaires augmentèrent considérablement le loyer. Ils voulaient le mettre à la porte. Après bien des discussions et des arrangements il resta dans ce studio et ses filles aujourd'hui doivent payer la somme de 800 dollars pour ces deux pièces plus que modestes. Pour conserver la mémoire de leur père, elles se démènent, font des conférences à des groupes de visiteurs, se déplacent dans les écoles pour faire connaître cet artiste, elles éditent plusieurs de ces livres pour les vendre ainsi que des posters, des tricots avec certaines publicités de Bau. Elles arrivent à peine à couvrir leurs frais mais s'accrochent car le souvenir de leur père, pour elles, vaut tous les sacrifices. Pour conclure Adassah nous dira : Faites savoir à tous les promeneurs du boulevard Rothschild qui viennent pour admirer l'architecture de l'école Bauhaus, qu'ils tournent dans la petite rue Berdychiwski et qu'ils viennent admirer les merveilles de BAU House, (un petit jeu de mots ) qui en vérité en vaut bien le détour! |